Souveraineté
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Souveraineté numérique : Désintoxiquez-vous !

En juin 2026, Washington a coupé l'accès mondial à un modèle d'IA en quelques jours, avant de le rétablir. Ce que cet épisode révèle sur la vraie nature de la souveraineté numérique, et sur ce qui doit vraiment être audité dans une plateforme de données.

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Sommaire

En dix-huit mois, l'intelligence artificielle est passée du stade de l'expérimentation aux conseils d'administration, souvent en shadow IT avant d'y arriver officiellement. Et dans son sillage, un mot a envahi les appels d'offres, les plaquettes commerciales et les discours publics : « souverain ».

En juin 2026, la suspension temporaire du modèle Fable 5 d'Anthropic en dehors des États-Unis, sur ordre du Département du Commerce américain, a rendu concret ce qui semblait inconcevable six mois plus tôt : la possibilité d'un « kill switch » actionné par Washington sur une brique technologique déjà intégrée au sein d'organisations du monde entier. L'accès a été rétabli quelques semaines plus tard, mais la démonstration était faite.

L'IA a pourtant peu inventé en la matière. Elle a agi comme un révélateur. Les dépendances qu'elle met en lumière existent depuis des décennies : logiciels américains, équipements chinois, composants taïwanais, juridictions extraterritoriales.

Chez Ascend, nous revendiquons le mot « souverain » pour notre plateforme Harnest, même s'il demeure faillible.

Raison de plus pour lui donner une définition exigeante, à rebours d'un marché qui l'a largement vidé de son sens.

Le faux débat entre nationalité du fournisseur et localisation des données

Dans mes échanges avec des DSI, des directions juridiques et des dirigeants, deux écoles s'affrontent :

La première défend une souveraineté par le fournisseur : une solution souveraine doit être française ou européenne, point.

Elle a le mérite de la simplicité et s'aligne sur les politiques publiques de souveraineté numérique. Mais elle bute sur une réalité industrielle : un éditeur français peut construire son produit sur des infrastructures, des composants et des modèles qui ne le sont pas. La nationalité du logo dit peu de la chaîne de dépendances qui se cache derrière.

Notre partenaire Outscale by Dassault Systèmes fait le maximum d'efforts pour s'affranchir de ses dépendances, mais reconnaît que sa stratégie se limite à la diversification ; n'acheter que des composants européens est, à ce jour, impossible.

La seconde considère que la nationalité du fournisseur compte moins que la localisation des données et la juridiction qui s'y applique.

Cette vision est plus fine : elle pose la bonne question : où sont stockées les données, et sous quel droit ? Mais elle s'arrête en chemin. Des données hébergées physiquement en Europe peuvent rester soumises à des lois extraterritoriales, notamment au Cloud Act américain.

Et surtout, elle ignore un facteur que les juristes et les financiers connaissent bien : l'exposition économique pèse autant que l'exposition juridique.

Les deux positions se défendent. Les deux sont, à mon avis, incomplètes.

Trois dépendances qui définissent votre niveau de souveraineté

À mon avis, la souveraineté d'une organisation repose sur la combinaison de trois familles de dépendances.

  • Les dépendances juridiques. À quelles juridictions votre entreprise est-elle soumise, du fait de ses implantations, de ses licences d'exercice, de ses cotations boursières ? Le droit applicable à vos données dépasse largement la question de leur lieu de stockage.

  • Les dépendances économiques. De quels marchés, de quelles devises, de quelles autorisations d'exercer dépendez-vous ? Prenez une grande banque européenne dont les données sont hébergées en France, sur des infrastructures françaises. Elle exerce une activité significative aux États-Unis, se finance en dollars et détient une licence bancaire américaine. Face à une injonction d'un tribunal américain, son choix serait simple : transmettre les données demandées ou mettre en péril son droit d'exercer outre-Atlantique. La localisation de ses serveurs n'y changerait rien.

  • Les dépendances technologiques. Les entreprises européennes fonctionnent massivement avec des logiciels américains, des équipements chinois et des composants taïwanais. Cette dépendance est structurelle. Personne ne s'en affranchira à court terme.

Posée dans ces termes, la question change de nature. La souveraineté cesse d'être un attribut binaire que l'on possède ou non. Elle devient un continuum sur lequel chaque organisation occupe une position, et sur lequel elle peut progresser.

La souveraineté totale est une illusion. L'immobilisme serait un renoncement.

Reconnaître la profondeur de nos dépendances conduit certains à un fatalisme confortable : puisque nous ne serons jamais totalement souverains, à quoi bon ? Ce raisonnement du tout ou rien est le meilleur allié de l'immobilisme.

La stratégie crédible tient en un mot : désintoxication. Progressive, méthodique, assumée sur le temps long. Concrètement, elle repose sur trois mouvements :

  • Cesser d'ajouter de nouvelles dépendances lorsqu'une alternative souveraine existe à valeur équivalente
  • Privilégier progressivement les solutions les plus souveraines à chaque renouvellement, chaque appel d'offres, chaque nouveau projet
  • Réduire pas à pas les expositions existantes, en commençant par les plus critiques

Cette transition prendra des années, probablement des décennies. Chaque choix technologique devient alors un arbitrage : est-ce que je réduis ma dépendance, ou est-ce que je l'aggrave ?

Ce que cela change pour vos données extra-financières

Appliquons ce raisonnement à un cas concret : les données extra-financières des entreprises européennes.

Ces données comptent parmi les plus sensibles au sein d'une organisation. Elles exposent la chaîne d'approvisionnement, la performance opérationnelle, les investissements stratégiques, les vulnérabilités.

Elles constituent un actif de gouvernance à part entière, et leur localisation est déjà un enjeu critique en soi.

Soyons lucides : placer ces données sur une infrastructure souveraine ne supprimera pas les dépendances des banques et des entreprises européennes aux technologies américaines. Elles resteront longtemps équipées de logiciels qui ne relèvent ni de notre droit ni de notre contrôle.

Mais rien, absolument rien, ne justifie qu'une plateforme de données nouvelle reproduise une dépendance évitable. Sur les systèmes que nous construisons aujourd'hui, l'alternative souveraine existe. La choisir relève de la simple cohérence.

Pour les directions générales, les directions juridiques et les conseils d'administration, cela se traduit par quatre questions à poser à toute plateforme de données extra-financières :

  1. Où les données sont-elles hébergées et traitées ?
  2. Sous quelles juridictions tombent-elles, directement ou par extraterritorialité ?
  3. Quels fournisseurs interviennent dans la chaîne technologique ?
  4. Quels risques juridiques résultent de l'ensemble de ces dépendances ?

La souveraineté devient ainsi une composante de la gouvernance des données. Un critère d'achat, un critère d'audit, un critère de maîtrise du risque.

C'est le choix que nous avons fait en concevant Harnest comme un ERP extra-financier souverain : hébergé, opéré et gouverné en Europe, avec une traçabilité complète de la chaîne de traitement.

Une trajectoire, pas un label

Le débat sur la souveraineté des SI et des données ne se réglera ni par un drapeau sur un logo ni par une adresse de datacenter. Il se réglera par la capacité de chaque organisation à cartographier ses dépendances, à les hiérarchiser et à les réduire, décision après décision.

La souveraineté n'est pas un état que l'on proclame.

C'est une trajectoire que l'on pilote.