Vingt ans de rigueur financière, hier encore absente de l'ESG
Il a fallu vingt ans aux marchés financiers pour imposer une donnée traçable, documentée et vérifiable après la crise de 2008. L'ESG a longtemps échappé à cette exigence, faute de peser assez dans la décision d'investissement. Avec la révision de SFDR, ce temps touche à sa fin.
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Un gérant d'actifs qui reçoit une donnée financière douteuse ne la garde pas dans son modèle. Il demande une source, une méthode de calcul, une trace d'audit.
Cette exigence ne date pas d'hier : après la crise de 2008, il a fallu près de quinze ans de réforme continue, des accords de Bâle III négociés à partir de 2010 jusqu'à leur déploiement encore en cours aujourd'hui, pour reconstruire cette confiance sur la transparence et la fiabilité des données bancaires.
Ces réformes n'ont pas seulement renforcé les fonds propres des banques, elles ont aussi imposé une divulgation plus rigoureuse des informations financières et une gouvernance des risques que plus aucun établissement ne peut aujourd'hui ignorer.
La tolérance ESG d'hier
Sur l'ESG, cette exigence n'a pas eu le même temps pour s'installer.
Jusqu'à récemment, un gérant pouvait intégrer une estimation sans méthode documentée, une notation propriétaire dont le calcul reste opaque, ou un chiffre reconduit d'une année sur l'autre sans vérification.
Cette tolérance venait du poids encore marginal de l'ESG dans la décision d'investissement, plus que d'un manque de rigueur des gérants. Un chiffre ESG approximatif n'entrait pas dans un modèle de valorisation, ne conditionnait pas un ratio d'endettement, ne déclenchait pas de covenant. Il servait surtout à répondre à une obligation de reporting ou à un critère d'exclusion binaire, sans permettre d’ajuster un prix ou une allocation. Tant que la donnée ESG restait cantonnée à cet usage déclaratif, son degré d'incertitude n'avait pas de conséquence financière directe pour le gérant qui la publiait.
SFDR 2.0, la bascule réglementaire
La révision de SFDR relève le niveau d'exigence attendu sur la donnée, méthodologie documentée, preuve des exclusions, preuve de la contribution positive revendiquée.
Ahmad détaille dans son article sur les PAI SFDR pourquoi cette révision ne suffira pas à elle seule à rendre les données comparables, et pourquoi l'infrastructure compte davantage que le cadre réglementaire.
Je partage ce constat, et j'y ajoute une conviction : au-delà de la conformité, le comportement des investisseurs change déjà.
Ce que les entreprises peuvent déjà vérifier
Une entreprise qui a des investisseurs institutionnels à son capital, qui lève des fonds ou qui dépend d'un financement bancaire peut anticiper cette bascule en se posant trois questions sur ses propres données extra-financières :
- peut-elle nommer, pour chaque indicateur publié, la personne ou l'équipe responsable de sa production ?
- Peut-elle retracer la méthode de calcul utilisée, y compris quand elle a changé d'une année sur l'autre ?
- Peut-elle produire, en cas de demande d'un investisseur ou d'un assureur, la donnée source derrière le chiffre communiqué ?
Beaucoup d'entreprises découvrent, en se posant ces questions, que la réponse dépend d'un fichier ou d'une personne, pas d'un système.
Le prix de l'absence de préparation
Une entreprise qui ne peut pas répondre à ces questions aujourd'hui perdra demain un avantage qu'elle pensait acquis, celui de pouvoir présenter sa performance extra-financière sans que personne ne la questionne.
Ça se traduit par un coût du capital moins favorable auprès d'un gérant qui a déjà relevé son niveau d'exigence, une prime d'assurance moins avantageuse, ou une due diligence d'investissement plus longue au moment où elle compte le plus.
Le marché financier a mis vingt ans à construire cette rigueur après une crise de confiance.
L'ESG n'aura pas ce temps, parce que les investisseurs qui l'exigent déjà sur leurs portefeuilles financiers ne feront pas d'exception pour leurs portefeuilles durables.
