Réglementation & référentiels

ESRS E1, quand la trajectoire climat dépend du Scope 3

E1-1 exige plus qu'une promesse de neutralité carbone : une trajectoire avec des jalons datés et des ressources associées. Mais le Scope 3 bloque souvent bien avant la question de la trajectoire elle-même, une donnée qui n'existe tout simplement pas encore chez une grande partie des fournisseurs.

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Illustration des cahiers de l'été CSRD 2

Sommaire

Note de contexte :

Cet article s'appuie sur l'ESRS E1 tel qu'actuellement en vigueur, début août 2026. Comme je l'expliquais dans mon article "Le vertige de la veille CSRD", les ESRS révisés adoptés le 3 juillet 2026 pourraient modifier ce standard ; ils restent à ce jour soumis au contrôle du Conseil et du Parlement européen. Je mettrai à jour cet article si le texte final change la donne.

ESRS E1 est le standard climat de la CSRD, structuré en neuf disclosure requirements, de la stratégie et du plan de transition jusqu'aux effets financiers anticipés des risques physiques et de transition. 

E1-1 impose de publier un plan de transition compatible avec une trajectoire de 1,5°C et l'objectif européen de neutralité en 2050, avec des jalons court, moyen et long terme, les ressources qui leur sont associées, et une gouvernance identifiée.

Le texte demande également une feuille de route documentée.

E1-6, la disclosure la plus consommatrice de données du standard, impose de publier séparément les émissions de Scope 1, de Scope 2, et de Scope 3 sur l'ensemble des catégories pertinentes de la chaîne de valeur.

Le Scope 3 bénéficie d'un allègement pour les entreprises de moins de 750 salariés, qui peuvent l'omettre lors de leur première année de reporting, mais cela ne dispense pas de commencer à construire l'infrastructure de collecte dès maintenant.

Le mur du deuxième rang

D'après la dixième édition du Sustainability Ratings Index d'EcoVadis (juillet 2026), fondée sur près de 200 000 évaluations menées entre 2021 et 2025, seulement 19% des fournisseurs publient leurs émissions de Scope 3 amont, et 30% ne communiquent aucune donnée carbone du tout.

Ces chiffres concernent des fournisseurs déjà engagés dans une démarche d'évaluation, donc parmi les plus avancés du marché : à l'échelle de l'ensemble des chaînes d'approvisionnement, la réalité est vraisemblablement plus dégradée.

Le problème est documentaire à la source, et il dépasse le seul carbone. Sur l'ensemble des thématiques évaluées par EcoVadis, une majorité d'entreprises mettent en place des pratiques qu'elles ne documentent pas :

  • 97% disposent d'au moins quelques mesures en matière de droits humains et sociaux, mais seulement 75% les rapportent.
  • En éthique, 80% ont des mesures en place, 38% les documentent.
  • Sur les achats responsables, thème historiquement le plus faible du référentiel, ces taux tombent à 66% et 36%.

Ce mur touche aussi les outils censés le résoudre. 68% des acheteurs ont déjà déployé de l'intelligence artificielle dans leurs programmes de durabilité, et 85% des acheteurs les plus avancés collectent déjà des empreintes carbone au niveau produit dans leur chaîne d'approvisionnement. Mais ces systèmes ne peuvent traiter qu'une donnée qui, chez une large part des fournisseurs, n'existe tout simplement pas encore.

On a industrialisé l'analyse avant que la donnée existe.

La VS, un cadre commun, pas une garantie de donnée

Face à ce mur, le Voluntary Standard (VS), anciennement connu sous le nom de VSME et formellement adopté par la Commission européenne le 3 juillet 2026, apporte une réponse partielle.

Il donne aux entreprises non cotées, jusqu'à 1000 salariés et 450 millions d'euros de chiffre d'affaires, soit celles qui sortent du champ de la CSRD depuis le relèvement des seuils par l'Omnibus, un format commun pour répondre aux demandes de leurs clients, plutôt que de remplir un questionnaire différent pour chaque donneur d'ordre. La Commission a confirmé, dans le même acte, un plafond ("value-chain cap") : les entreprises soumises à la CSRD ne peuvent pas demander à leurs partenaires de la chaîne de valeur plus de données que ce que couvre le VS.

Sur le Scope 3, le VS reste toutefois limité. Son Module Basique, le plus utilisé par les petites structures, couvre le Scope 1 et le Scope 2, et ne demande le Scope 3 que lorsque c'est pertinent et faisable, sans méthodologie détaillée ni donnée fournisseur granulaire. Le Module Comprehensive va plus loin, avec des objectifs de réduction et des plans de transition, mais reste, pour l'instant, peu adopté en première intention.

Le VS devrait donc réduire une partie du problème documentaire à la source, celle liée à la multiplication des questionnaires non harmonisés. Le Scope 3 amont reste optionnel dans son module de base, précisément là où se situe le mur du deuxième rang.

Ce qu'il faut pour documenter E1 correctement

Publier une trajectoire crédible suppose de pouvoir relier chaque poste d'émission à sa source. Mais quand cette source n'existe pas encore chez le fournisseur, l'infrastructure de collecte ne suffit pas seule à résoudre le problème.  En tant qu'analyste ESG chez Ascend, je retrouve ce mur documentaire à mon niveau : qualifier une émission Scope 3 pour un client revient parfaois à constater que la donnée n'existe pas encore chez son fournisseur, plutôt qu'à devoir simplement aller la chercher.

Les entreprises présentes depuis plus de dix ans dans le réseau EcoVadis obtiennent en moyenne 12 points de plus que celles évaluées pour la première fois, 63,2 contre 51,5.

L'engagement inscrit dans la durée, plutôt que l'audit ponctuel, fait progresser les fournisseurs. 

Documenter E1 correctement passe autant par l'infrastructure de collecte que par l'accompagnement des fournisseurs à mesurer, avant de leur demander de prouver.